Passer au contenu Passer au pied-de-page

Gilles, producteur de tisanes et sève de bouleau

Gilles a eu et continue d'avoir une vie toute sauf banale. Celle-ci l'a éloigné de Lasne avant de l'y ramener avec sa femme et leurs trois enfants. Depuis une dizaine d'années, il récolte de la sève de bouleau et fabrique des tisanes qu'il livre dans plus d'une centaine d'herboristeries et magasins bio de Wallonie. Le quinquagénaire nous raconte une vie en contact étroit avec la nature au cours de laquelle la découverte des plantes sauvages lui a ouvert "un nouveau monde" qui l'émerveille toujours.

Certains Lasnois ont des vies qui se racontent presque comme un film. Gilles, 50 ans, est l'un de ceux-là. Promis à une vie universitaire puis engagé dans une vie d'artiste alternatif et de militant écologiste plutôt radical, l'homme tente avec sa femme une existence en autonomie alimentaire dans une propriété du Condroz. Il découvre alors les plantes sauvages et leurs vertus. L'une d'elle le guérira de la maladie de Lyme. La sève d'une autre lui donnera un métier. Si l'activité, qu'il exerce depuis plus de dix ans maintenant, ne remplit peut-être pas son compte en banque autant que certains, elle lui apporte joie et fierté, aussi bien lorsqu'il ramasse les plantes dans son bois à Huy, seul et "émerveillé" au milieu de la nature, que lorsqu'il livre ses tisanes dans les herboristeries de Wallonie, prenant plaisir au contact de commerçants qu'il connaît bien. Revenu habité à Lasne, la commune de son enfance dont il adore les paysages et ses habitants devenus des clients, ce père de trois enfants, raconte son métier avec émerveillement.  

D'abord les infos pratiques

Sève de bouleau

  • Elle est vendue fraîche pendant sa récolte (février-mars) dans une centaine d'herboristeries et épiceries bio. Voici la liste des lieux de vente. 

Tisanes & autres produits

Plus d'infos

Téléphone: 0478462736 | Maforet.be | Page Facebook de Ma Forêt

Comment devient-on producteur de sève de bouleau et de tisanes?

Je suis né aux Etats-Unis mais, quelques années plus tard, mes parents faisaient construire une maison à Lasne. J'y ai passé toute mon enfance. Je me revois louveteaux à jouer dans les bois. Les années ont passé et j'ai étudié la philologie romane, la philosophie et l'anthropologie à Louvain-la-Neuve. J'adorais la vie universitaire et j'ai démarré un doctorat. Mais en passant de l'autre côté, j'ai été déçu et j'ai arrêté. À la même époque, je commençais à travailler comme artiste dans un domaine très "niche": je sculptais la pierre mais pour produire de la… musique. Une sorte de musique "industrielle" que nous jouions en concert avec des sons de tronçonneuses, de bétonneuses, du feu sur scène, etc. J'ai collaboré sur des spectacles de danse et j'y ai rencontré ma femme qui était danseuse. Nous avons vécu dans le monde de la danse pendant longtemps. Et puis on s'est lassé.

J'étais très engagé, de manière radicale, dans l'écologie, j'ai par exemple participé à des occupations de forêt en Allemagne. Au début des années 2000, nous avons acheté une maison dans le Condroz. On s'est lancé dans un trip d'autonomie alimentaire. Nous cultivions des légumes, un peu de céréales pour les féculents, du tournesol pour l'huile, etc. Je n'avais pas envie de retirer toutes les mauvaises herbes et je me suis intéressé à elles. À la librairie de l'association Nature & Progrès, j'ai trouvé un petit bouquin de François Couplan, le grand spécialiste des plantes sauvages comestibles. Et là, c'est un monde qui s'est ouvert devant moi!

Un grand malheur m'a frappé dans cette période de ma vie. Je crois qu'en fragilisant mon système immunitaire, cette épreuve a déclenché la maladie de Lyme, dont la bactérie responsable (la Borrelie) était probablement en dormance dans mon corps depuis longtemps. J'ai souffert beaucoup, je marchais avec des béquilles, c'était terrible. Finalement, j'ai guéri grâce à une plante, la Cardère. Mon lien avec les plantes sauvages s'est donc renforcé. Et je rencontre alors Thibaut, un amis lasnois qui a commencé à récolter de la sève de bouleau dans un bois de Lasne. Je me joins à lui et j'adore! Plus tard, Thibaut arrête et je poursuis seul l'activité.

À cette époque, mes enfants naissent. Là, on sent bien avec ma femme qu'il faut se poser, équilibrer nos choix radicaux avec quelque chose de plus stable. Nous quittons la maison du Condroz pour nous installer dans la maison de mon enfance à Lasne où vivait toujours ma mère. Je rachète un bois à Huy pour étendre l'activité et, quelques années plus tard, je diversifie en développant une gamme de tisanes à partir de plantes sauvages.

Comment se récolte la sève de bouleaux?

 On récolte la sève pendant six semaines, à l'aube du printemps, de mi-février à fin mars, dans mon bois de Huy. J'emploie une dizaine de saisonniers, des gens que je connais bien. Ce qu'on aime faire, c'est de la sève de bouleau qui se vend toute fraîche. On fait un petit trou dans l'arbre et la sève s'écoule toute seule dans une poche. Ce trou n'est pas profond, la sève circule essentiellement dans le "cambium", une couche du tronc située juste sous l'écorce. De 200 à 300 litres de sève y passent chaque jour à cette époque de l'année ! Elle sert à faire remonter vers les bourgeons tous les éléments nécessaires captés dans le sol par les racines à la fin de l'été précédent.

 On ne prend à l'arbre qu'une toute petite partie de sa sève. C'est un peu comme si on faisait une perfusion sanguine. Quand la poche a recueilli deux litres, on ferme le robinet, on met l'étiquette et ça part le jour même en magasin où se sera vendu dans les deux jours. C'est un truc très saisonnier. Quand le printemps arrive et que les bourgeons vont éclore, c'est fini. Pendant cette période, je n'arrête pas une minute. On pourrait produire dix fois plus mais je ne veux pas faire un truc trop gros.

Quelles sont les vertus de cette sève? 

La sève, c'est hallucinant, je peux en parler pendant des heures !

La récolte de sève de bouleau est une tradition installée depuis des millénaires dans tout l'hémisphère nord. Elle est considérée comme bienfaitrice pour les articulations, des organes comme les reins et le foie, la peau, les cicatrices.

En fait, d'une certaine manière, tout le bien que la sève apporte à l'arbre, elle le prodigue aussi à l'humain.

Le bouleau, à la fin de l'été, avant que ses feuilles ne tombent, stocke dans ses racines toute une série de minéraux, d'oligo-éléments, de trucs qui vont servir à faire des ferments, des sucres, etc. Tout ça en prévision de l'aube du printemps prochain pour le bourgeonnement.

 Le bois de Huy que j'ai acquis est peuplé de bouleaux qui sont apparus sur le sol d'une ancienne sapinière dont tous les arbres avaient été coupés. Car le bouleau est un arbre "pionnier", une des premières espèces d'arbre à coloniser un sol nu. Pendant la durée de sa vie (60-80 ans), il va désacidifier le sol, créer un humus riche. Il va, en quelque sorte, préparer le sol pour la forêt future de chênes et de hêtres. Le bouleau et le chêne ont des stratégies très différentes. Le chêne est très dur et ne bouge pas, il est par ailleurs riche en tannins qui réduit les entrées d'insectes. À l'inverse, le bouleau est souple au vent et, tendre, subit de nombreux trous occasionnés par les insectes. Ces deux caractéristiques entraînent de petites "blessures" que la sève, bourrée d'antioxydants, guérit sans cesse.

Tu vends aussi des tisanes de plantes sauvages?

 J'ai commencé cette activité il y a 5 ou 6 ans.

Au début, à côté de la sève de bouleau, je proposais des pots de la Cardère, cette plante qui m'avait guéri de la maladie de Lyme, à des connaissances. Quelqu'un qui avait la fibre plus entrepreneuriale que moi m'a suggéré de la vendre. Et puis petit à petit, j'ai commencé à vendre d'autres produits à base de plantes sauvages. J'ai d'abord essayé de vendre les plantes en vrac aux herboristes mais ce n'était pas financièrement tenable. Alors, j'ai commencé à créer ma gamme de tisanes en sachets.

 Je ramasse notamment des feuilles d'orties, de ronces, de framboisiers en grande quantité lorsqu'il fait bien sec. Puis je fais encore sécher ces feuilles dans un grenier bien ventilé. Elles sèchent sans que je consomme de l'énergie, je n'utilise un déshumidificateur que dans certaines circonstances. Enfin, quand c'est bien sec, je mets en sachets qui peuvent se conserver au moins 2 ou 3 ans.

 Je fais des tisanes avec une seule plante et puis toutes sortes de mélanges. Par exemple un mélange de feuilles pour apaiser un rhume, des choses qui adoucissent, des choses qui décongestionnent, des choses qui donnent la vitamine C, des choses qui font circuler. Une de mes tisanes du matin est un mélange d'ortie, de fleur de sureau, de menthe et de ronce qui, quand elle est séchée, a un petit goût de thé noir.

 Des gens m'appellent ou m'écrivent pour me demander des tisanes très ciblées, par exemple pour le foie. Mais dans ce cas, le mieux est d'aller chez une herboriste. Je suis plus orienté sur des mélanges qui procurent du plaisir, avec du goût, c'est mon critère le plus important.

Est-ce que toi et ta famille pouvez vivre de cette activité?

J'imagine que tous les tous les producteurs locaux le savent, quel que soit leur niveau, même ceux qui ont des emprunts gigantesques, quand tu choisis ce métier, c'est clair que tu ne vas pas te faire beaucoup d'argent. Beaucoup sont obligés de combiner avec un second métier.

 Je suis en société et je me dégage un salaire qui est dérisoire. Mais il me convient. Je me suis fait un métier qui m'offre une grande qualité de vie. Je fais quelque chose qui me plaît, je suis dehors, dans la nature. Ma femme donne toujours des cours de danse et de yoga. 

Mais nous avons trois enfants. On a appris à vivre avec très peu de sous. Nous habitons la maison de mon enfance avec ma mère. On a une vie très sobre tout en ne se refusant pas des plaisirs à gauche à droite. Je peux aller en vacances et me faire une nuit dans un bel hôtel. La plupart des gens ouvre quand même des grands yeux quand ils réalisent avec quoi on vit. C'est vraiment très peu. Est-ce que je ferai ça toute ma vie? Je n'en sais rien.

Qu'est-ce que tu aimes le plus dans ton métier?

 C'est d'être seul dans la forêt en train de récolter les plantes, au milieu de la nature, avec les animaux. Je suis assez doué pour m'émerveiller naturellement. Je passe mon temps à m'émerveiller.

 Mais j'adore aussi le contact avec les vendeurs et les clients. Je livre moi-même mes marchandises dans une centaine de commerces, des herboristeries, des magasins bio et quelques pharmacies. J'adore ça! Je rentre par la porte d'entrée, je vais faire la bise aux gens qui travaillent. On se connaît, on échange des trucs, il y en a qui viennent me rendre visite sur le terrain.

 Je conçois aussi mon activité comme une œuvre d'art. Tu peux mettre l'art ailleurs que dans la galerie et concevoir ta vie comme quelque chose de créatif.

Et qu'est-ce qui est le plus dur?

 L'administration, et cette quasi-impossibilité à trouver de bons canaux pour se faire entendre auprès d'elle et des responsables politiques. 

Qu'est-ce que tu aimes ici à Lasne?

D'abord les paysages. Depuis quelques jours, je sillonne la commune avec un ami passionné de Napoléon pour lui faire visiter des endroits historiques et je me dis sans celle que le paysage est super beau.

Je crois que le fait de grandir à Lasne dans un milieu confortable et privilégié apporte une confiance en soi. Ce n'est pas seulement lié au fait que des jeunes savent qu'ils pourront compter sur un soutien financier de leur famille mais ça leur a apporté une sorte de mentalité pour devenir entrepreneurs, mettre en place des activités.

Jeune adulte, j'étais en révolte et très en opposition par rapport à Lasne et aux privilèges de celles et ceux qui y vivaient. Mais c'est facile d'être choqué par ce déséquilibre… Aujourd'hui, 30 ans plus tard, des gens de Lasne sont devenus mes clients, beaucoup sont adorables, j'ai de nouveau appris à les respecter et à les aimer.